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La bataille de Graignes par Morice (publié sur Agoravox.fr le 18 avril 2009)

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Laissez-moi vous raconter l’histoire de Graignes, ce petit village martyr inconnu de ses compatriotes. Un village en effet oublié des français, ou 32 soldats américains sont morts avec 31 civils qui avaient choisi de ne pas les laisser se faire massacrer. L’histoire terrible de Graignes commence le mardi 6 juin 1944 à deux heures du matin, avec l’atterrissage de 12 planeurs Horsa de 28 places, les planeurs anglais du 507ème régiment PIR américain de la 82ème division aéroportée, qui, largués un peu trop tard par leurs avions convoyeurs gênés par des tirs de Flak, sont venus se vautrer n’importe comment dans les marais autour de Carentan, alors qu’ils étaient censés se poser à Amfreville, dans la Manche, (à 5 km à peine de St Mère Eglise, bien davantage connu comme fait de guerre notoire). Ils se retrouvent bien trop au sud du point souhaité par leur état major (ils ont atterri bien en dessous de Carentan !). Destinés à protéger l’arrière des débarqués des plages de la Manche, qui surgissent quelques heures après des flots, ils ne pourront le faire. Quand les hommes sortent de leurs engins, dont beaucoup se sont séparés en deux ou trois morceaux dès l’atterrissage (la particularité du Horsa), ils font le point et constatent que leur largage de nuit est un véritable fiasco : ils se sont enfoncés bien trop loin dans les lignes ennemies ! Encerclés, ils peuvent être à tout moment faits prisonniers ou massacrés et n’apporter aucune aide au débarquement proprement dit. Ce ne sont pas les seuls à être dans le pétrin : leur propre commandant du régiment, le Colonel Millettsera fait prisonnier trois jours après dans les environs d’Amfreville, en tentant sans succès de rassembler ses hommes ! Car avant tout, malgré l’éparpillement des largages défectueux, il faut impérativement se regrouper. Vers 10 heures du matin, un premier lot de 25 paras dirigé par le capitaine Leroy D. Brummitt émerge en plein milieu du petit village de Graignes. A midi un deuxième lot arrive, sous les ordres de Major Charles D. Johnson, qui prend le commandement de l’ensemble. Et décide de rester à Graignes, en attendant d’être rejoint par le gros de l’offensive : au Nord, les allemands sont bien trop nombreux, il serait vain de vouloir les attaquer, et Carentan est à 15 bornes au nord, cernée elle aussi par les allemands. La situation est donc critique pour le bataillon ou plutôt ce qu’il en reste. Pour certains de leurs camarades c’est pire : alourdis par leur charge de matériel (ils devaient installer des positions défensives et étaient porteurs d’armes lourdes) certains se sont noyés dans les marais de la région dès le premier contact avec le sol français, ou plutôt avec ses eaux. Dans les premières heures du débarquement, avec la boucherie sans nom que sont les combats d’Omaha Beach, l’état major allié craint alors pour la suite du débarquement. Tout ne se passe pas comme prévu, loin de là. Les prochaines heures seront cruciales.
Heureusement, à Graignes, les villageois, tout de suite, ont pris fait et cause pour leurs libérateurs américains et les aident à se positionner au mieux dans le village. L’église est réquisitionnée comme poste d’observation et comme infirmerie. Les hommes disposent d’un très bon équipement de base, de 5 redoutables mitrailleuses lourdes Browning M1919 A-4 de 30 mm pesant 14 kilos, munies de balles perforantes, efficaces jusqu’à 1000 m de distance, de mines antichars, et même de deux mortiers de 81mm. Les balles spéciales des mitrailleuses chauffent tellement que seules de courtes rafales sont autorisées, mais leur efficacité est redoutable pour un calibre de ce genre. Vers 17 heures, un troisième groupe les rejoint. A la nuit, d’autres encore. Au petit matin du jeudi 7 juin, Graignes se réveille avec 182 habitants de plus (170 soldats et 12 officiers - d’aucuns citant 168 et 14). Les soldats s’entendent parfaitement avec la population locale grâce à leur arme secrète débarquée de loin : le Sergent Benton J. Broussard, un acadien de Louisiane, qui parle le cajun, ce vieux français du XVIIIème ! L’homme fait merveille, servant d’interface entre les soldats et le dynamique maire Alphonse Voydiequi répartit avec autorité les tâches de ses concitoyens : ravitaillement, surveillance et ramassage des armes éparpillées un peu partout. Dans un discours flamboyant tenu au milieu de l’Eglise, le maire a en effet demandé à tous ses concitoyens d’aider le plus possible les américains. Et tous l’ont suivi dans un même enthousiasme, malgré les craintes évidentes de représailles en cas d’arrivée des allemands. Au premier rang d’entre eux, Germaine Boursier, l’épicière, qui organise dans sa "maison rouge" et en moins de deux toute la logistique du ravitaillement de troupes en recrutant toutes les cuisinières du village. Les soldats, dont on craint le sacrifice, sont choyés par tout le village. Les deux nations, par l’intermédiaire des paras et des villageois font bien cause commune contre l’occupant nazi. C’est peut être le meilleur exemple d’une unité bâtie sur l’instant, sans se poser de questions. Les deux acceptent de prendre tous les risques, en se les partageant sans jamais rechigner. Graignes est bien en cela un symbole franco-américain fort, sinon le plus fort de tous ces événements tragiques liés au débarquement.

Tous les villageois ont bien compris le problème des américains déjà encerclés avant même de bouger, et décident de les aider à défendre le village, et à en faire un vrai camp retranché, en partant à la pêche aux munitions perdues disséminées dans les environs : les américains leur ont expliqué qu’il leur manque des containers d’armes, largués sous parachutes par les bombardiers accompagnateurs et perdus dans les marais. Bateaux, charrettes, tout est bon alors pour retrouver les cylindres magiques, les ouvrir, et prendre les armes ou les explosifs et les cacher dans des charrettes sous du foin, du fumier, ou de l’engrais. Et passer ainsi au nez et à la barbe des contrôles allemands qui eux aussi cherchent la même chose. Dans la pêche miraculeuse, les gens de Graignes ramassent même des parachutes : c’est de la soie véritable, et en pleine guerre c’est une denrée extrêmement rare. De la soie est collectée dans les deux jours qui suivent, mais aussi de nouveaux mortiers et d’autres mitrailleuses de 30mm qui pèseront lourd dans les heures à venir. Graignes devient un autre Fort Alamo, comme le disent avec fierté et patriotisme les historiens US.

Le samedi 10, au petit matin, quatre jours déjà après le débarquement, des accrochages se produisent avec les troupes allemandes sur des avant-postes de Graignes. Sur l’un des cadavres de soldats allemands, les paras découvrent un document précisant le mouvement prochain d’une division blindée, la 17eme SS Panzergrenadier Division, ce qui n’augure rien de bon. Ce sont des Waffen SS, c’est à dire des nazis directement sous les ordres d’Himmler. Parmi les pires. Le lendemain dimanche 11 juin, à 10 heures, ils arrivent dans le village, et la messe de 10 h qui se tenait en présence des soldats US est vite interrompue par des explosions et des tirs, et une énorme explosion, celle du pont à l’entrée de la route menant au village. L’arrivée des allemands est repoussée, mais pas pour longtemps. En début d’après-midi, un déluge d’obus de mortiers s’abat sur le village. Le lendemain, à 7 h, ce sont des tirs de 88, venant de deux affûts visibles des jumelles du commandant américain. Le signe précurseur d’un terrible assaut qui va durer jusqu’à la nuit. Les américains font plus que résister, à plus d’un contre dix, et infligent des pertes énormes aux allemands. On parle de plus de 800 victimes, voire 1200, dans leurs rangs. En fin d’assaut, les mortiers américains sont quasiment utilisés à tir rasant : les paras du 507ème se battent avec l’énergie du désespoir. Ils perdent deux officiers le lieutenant Farnham et le Major Johnson, celui qui dirigeait l’unité, tous deux tués par un tir d’obus de 88, ont des blessés et une dizaine de morts, et dans la nuit décident de quitter le village pour rejoindre les marais.

Le lendemain, lundi 12, les nazis l’envahissent, foncent dans l’église et font tout d’abord prisonniers les blessés restés sur place. Ils sont tous emmenés, avec leur officier le capitaine Sophian, et tous fusillés ou noyés dans les canaux environnants. Mais cela ne suffit pas à assouvir leur vengeance : ils entraînent les deux prêtres présents, le père Leblastier et le franciscain Lebarbachon et leur logent une balle dans la tête. Une jeune fille de 18 ans, Madeleine Pezeril et une petite fille de huit ans, à peine Eugénie Dujardin, sont tuées sauvagement dans leur lit. Ils fouillent toutes les maisons, les 44 otages retenus la veille ayant refusé de coopérer pour dénoncer les aides dont les américains ont bénéficié. Le mardi 13 juin, n’ayant rien obtenu des villageois restés muets, fous de rage, ils incendient l’église, brûlant les corps des deux prêtres et de la jeune fille et de l’enfant assassinés, et incendient 66 autres maisons du village et en endommagent irrémédiablement 159. A leur départ, l’école et l’église de Graignes n’existent plus, le village n’est qu’une ruine fumante. C’est un autre Oradour et un autre Maillé, la signature des SS aux abois en 1944 dans le pays. Au total, ils laissent derrière eux 63 morts. Seul le clocher du XIIème siècle resté debout défie toujours l’occupant.


Mais dans leur haine meurtrière, ils passent fort heureusement à côté d’un groupe de paras US fort de 21 hommes, réfugiés dans une grange, sous la protection d’une famille de Graignes, celle des Rigault. Elle contient ces soldats partis se réfugier dans les marais et revenus en espérant un soutien que la population, malgré les menaces de terribles représailles, leur offre instantanément. Ils y restent dans un silence total pendant 2 jours encore, interrompus par une visite des allemands, qui perce le plancher où ils se cachent à la baïonnette, mais sans succès. Le jeudi 15, dans la nuit, le maire leur propose de partir via les marais, sur un petit bateau à fond plat dirigés par un gamin courageux de 15 ans, Joseph Folliot. Deux heures plus tard, ils abordent en territoire contrôlé par les leurs. Sur les 182 soldats présents à Graignes, 150 s’en sortiront vivants ! Grâce à l’incroyable solidarité des villageois qui ont perdu à une personne près autant d’habitants que les américains de parachutistes ! Mais leur belle et terrible histoire restera totalement inconnue du grand public pendant des années. Il faudra même attendre 1984 pour que les villageois apprennent que les 21 de la grange des Rigault s’en sont tous sortis vivants ! Deux années plus tard, deux anciens officiers rescapés du 507ème, Frank Naughton âgé à l’époque des faits de 24 ans seulement, et le premier lieutenant "Pip" Reed obtiennent des autorités américaines la reconnaissance de la bravoure des habitants de Graignes. Le 6 juin 1986, revenus sur l’emplacement même des vestiges de l’église du village, ces officiers américains décorent 11 villageois du Distinguished Civilian Service, dont Odette et Marthe Rigault, et 5 à titre posthume. Et inaugurent la plaque de marbre où sont inscrits les noms des 63 martyrs. Il aura fallu 42 longues années pour y arriver et saluer dignement le sacrifice du village.

Les autorités françaises, elles, semblent avoir quelque peu oublié l’héroïsme des habitants. Seul un mémorial avait été inauguré dès le 12 juin 1949 en présence de l’ambassadeur américain de l’époque, David Brüce, après que l’état français ait accordé l’année précédente la Croix de Guerre au village pour sa résistance et sa bravoure. Le fait est que ce sont les américains qui ont le plus évoqué le village martyr, en définitive. Il y a quelques mois de cela, le musée d’aviation de Georgie, dédié au 507ème décide de réaliser un film pédagogique sur cet événement, après le film de 50 minutes réalisé en 2004 par History Channel, intitulé "D-Day, the secret massacre" qui avait déjà fait connaître les faits aux USA. Les américains du musée contactent le maire actuel, Denis Small, et une association française de férus d’uniformes militaires, les "Yankees", pour jouer le rôle des soldats US. Ils sont très crédibles, ayant depuis des années participé à moult rassemblements et commémorations et déjà participé à des films, dans un esprit qui n’a rien à voir avec ce qu’on avait décrit ici d’autres groupes du même genre et leurs déviations condamnables.

Le tournage a eu lieu les 20 et 21 juin 2007. La post-production va prendre environ une année au réalisateur David Druckenmiller. Utilisé comme support pédagogique au musée de l’aviation Warner Robins, le DVD est mis en vente le 11 février dernier au grand public. C’est donc tout récent. En 24 minutes, une petite habitante des lieux raconte dans un anglais (c’est la fille du maire !) parfait l’odyssée de la 507ème ; en jouant le rôle d’Odette Rigault, alors âgée de 19 ans, celle qui avec sa sœur Marthe, à peine 12 ans, était allée à la pêche aux munitions à la barbe des SS. Un petit chef d’œuvre pédagogique pour tous publics, plein de respect et sans sentimentalité excessive. A la fin du film, Odette His et Marthe Lelavechef apparaissent réellement. Au cas où des esprits mal intentionnés auraient pu être tentés d’imaginer que tout cela n’était que fable (il en existe, hélas !). Dignes, très dignes, elles saluent la mémoire de tous les habitants, et de leurs descendants, qui ont rejoué avec enthousiasme en ce mois de novembre 2007 l’histoire qui a été la leur. Très émouvant !

Désormais connu aux Etats-Unis, Graignes reste toujours ici une inconnue. En France, il faudra en effet attendre 2005 et le colloque de Saint-Amand-Montrond (dans le Cher) tenu par la Fondation de la Résistance pour qu’apparaissent visiblement les noms de Maillé et de Graignes. Son compte rendu ne sera mis en ligne qu’en 2007. L’endroit du colloque avait été soigneusement choisi : en juillet 1944, des dizaines de juifs de Saint-Amand-Montrond y avaient été massacrés, et 36 jetés vivant dans les puits de Guerry par des gestapistes mais aussi par La Milice française qui les avaient arrêtés. Des français ayant choisi l’idéologie des nazis et qui ont commis avec eux les pires atrocités : "En somme parmi les dix plus grands massacres de l’été 1944, dans neuf cas les auteurs provenaient de la Waffen-SS ou de la Sipo/SD" (la Sicherheitspolizei ou Police de sûreté, créée dès 1936, dont fait partie la Gestapo) dit le rapport. Sur Graignes, le colloque retient surtout les exactions : "à Graignes, dans la Manche, le 9 juin, un détachement de la 17 division SS achève une dizaine de parachutistes américains blessés qui n’avaient pu évacuer à temps le village, ainsi que deux femmes et deux prêtres qui leur avaient porté assistance" confirme sobrement le compte-rendu du colloque. C’est tout ce qu’on en saura (en se trompant de date !). Graignes reste toujours ignoré du grand public. Comme avant lui Maillé, redécouvert récemment et salué, enfin, par un Président de la République.

Le drame de Graignes a été l’objet seulement de chapitres de livres dont un survivant du 507ème, inclus dans la 82ème division, Frank P. Costa, Sr (aujourd’hui âgé de 91 ans) qui en évoque la teneur dans un émouvant témoignage noté par son fils, la santé de son père déclinant. L’homme, en particulier, y explique l’histoire du pont qu’il fera sauter au dernier moment pour ralentir l’avancée de la colonne blindée allemande, son dégoût d’avoir dû tuer des ennemis, et ce qu’il est advenu des si précieux parachutes : "un costume de communiante...celle de Marthe Rigault, et une superbe robe de mariée, qui ont servi juste après guerre, et qui existent toujours ! ". La robe de mariée d’Odette Rigault, que le parachutiste appelle par mégarde "Yvette". "We learned that one year after the war, Yvette was married. She sewed her wedding dress from the white nylon fabric of a parachute she salvaged from the Battle of Graignes. She showed us the pictures of her wedding. She still has the wedding dress" (Nous avons appris que, un an après la guerre, qu’Yvette s’est mariée. Elle a cousu sa robe de mariée à partir du nylon blanc d’un parachute sauvé de la bataille de Graignes. Elle nous a montré les photos de son mariage. Elle a toujours la robe de mariée). Formidable dénouement pour cette extraordinaire et si tragique page d’histoire ! Pour préciser, deux robes de mariée seront taillées dans les parachutes retrouvés après le départ des troupes US.

Après Graignes, le 507ème qui a rejoint les troupes américaines le 15 juin, continuera son chemin, repartira en Angleterre après 33 jours de combats sans relâche, et repartira pour une autre incroyable opération aérienne après s’être basé et entraîné à Reims, près de Mourmelon, puis à Châlons, et ce, après avoir sécurisé le Luxembourg pour protéger la poche des Ardennes. C’est l’opération Varsity, le parachutage sur les rives du Rhin, la plus grande opération aéroportée de tous les temps. Les planeurs américains Waco (moins bien conçus, beaucoup plus légers !) se mêlant davantage aux Horsa anglais. Un vrai cas d’école militaire : en quatre heures et demi de violents combats, le chemin de la Ruhr était ouvert, et un autre Omaha Beach évité. Le 10 avril 1945, le 507ème était à Essen, au siège de chez Krupp. Plus que quatre mois de guerre, et Hitler tombait.

Comme sources, outre celles citées, on peut aussi évoquer le film « D-DAY : "Down to Earth, return of the 507th » en 2004 déjà de David Druckenmiller et Phil Walker.On peut citer aussi les ouvrages de Dominique François « The 507th Parachute Infantry Regiment » et « Down to Earth » de Martin K. Morgan. Trois documentaires américains ont été tournés à Graignes en 2004, auxquels on participé des habitants, dont François et Nathalie Guillaumont. En France, le groupe historique des Yankes a choisi de représenter et d’honorer le 507ème en véhiculant le message de son sacrifice. Nous vous proposons demain son interview complément de cet article. Graignes, village martyr, oublié des français, mais pas des américains ?

Avec l'aimable autorisation de Morice, auteur de cet article.

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